Walter Salles, cinéaste brésilien acclamé pour ses œuvres sensibles et souvent humanistes, s’attaque ici à une adaptation du livre Ainda Estou Aqui de Marcelo Rubens Paiva. Présenté en compétition à la Mostra de Venise 2024, où il a remporté le Prix du meilleur scénario, Je suis toujours là aborde la tragédie d’une famille brésilienne face à la brutalité de la dictature militaire des années 1970.
Sous ses apparences de film politique, cette œuvre me laisse une impression mitigée, souffrant d’un déséquilibre entre son ambition thématique et son exécution narrative.
Un récit personnel, une histoire universelle
Inspiré d’une histoire vraie, le scénario est soutenu par des performances d’acteurs d’une grande justesse. Fernanda Torres, qui incarne Eunice Paiva, apporte une intensité et une dignité exceptionnelles à son personnage. Son interprétation, renforcée par la prestation tout aussi impressionnante de Fernanda Montenegro, insuffle au film une humanité saisissante.

Je suis toujours là marque un retour en force de Walter Salles après une absence prolongée des écrans. Le spectateur est transporté au cœur du drame familial des Paiva, à Rio en 1971, sous la dictature militaire. La maison familiale, située près de la plage, est initialement présentée comme un sanctuaire de vie et de partage, mais cet équilibre est brutalement rompu par l’arrestation et la disparition de Rubens, le patriarche. Eunice, confrontée à cette tragédie, se lance dans une quête de vérité et de justice, tout en préservant l’unité de sa famille.
Alors que la dictature militaire brésilienne, qui a duré de 1964 à 1985, reste un sujet peu exploré au cinéma par rapport à celles de l’Argentine ou du Chili, ce film offre une plongée unique dans cette période sombre. Il met en lumière les traumatismes individuels et collectifs, tissant un lien entre la mémoire personnelle d’une famille brisée et la mémoire collective d’un pays en quête de vérité.
Je suis toujours là est un hommage vibrant à la résilience et à la transmission des valeurs humaines.
Un film politique qui manque de mordant
Bien que Je suis toujours là se présente comme une chronique politique, la dictature militaire, pourtant centrale au contexte du récit, reste en arrière-plan.

L’œuvre n’approfondit jamais réellement les implications systémiques de ce régime oppressif. Le spectateur est invité à suivre les épreuves personnelles de la famille Paiva, mais l’analyse sociopolitique de cette époque sombre reste superficielle.
Certaines thématiques pourtant fondamentales de la dictature brésilienne, comme l’influence américaine sur le coup d’État de 1964, restent à peine abordées dans le film. Cet aspect, essentiel pour comprendre les dynamiques géopolitiques de l’époque et leur impact sur la souveraineté brésilienne, est relégué à l’arrière-plan, privant le spectateur d’une lecture critique plus complète de cette période.
De même, les inégalités socio-économiques, exacerbées par le régime militaire, ne sont qu’effleurées. Alors que la dictature a profondément creusé le fossé entre les classes sociales, concentrant davantage les richesses dans les mains d’une élite économique, le film semble éviter de traiter de manière frontale cette fracture sociale.

Le personnage de Vera, présenté comme une jeune hippie admirant des figures emblématiques de la contre-culture occidentale, telles que John Lennon, et décorant son espace de posters de la Nouvelle Vague française, illustre une fascination pour l’imaginaire culturel occidental. Si ce choix peut sembler anodin ou refléter l’universalité de certains mouvements artistiques et sociaux, il contribue paradoxalement à une idéalisation d’un impérialisme culturel subtilement intégré au récit.
En célébrant un modèle culturel importé, le film passe sous silence l’impact destructeur des politiques occidentales sur le Brésil de l’époque. Le régime militaire, qui a prospéré en grande partie grâce au soutien des États-Unis, n’est jamais confronté à cette réalité dans le film. Au contraire, l’admiration de Vera pour la culture occidentale est montrée avec légèreté, presque comme un trait charmant et progressiste, sans jamais questionner son rôle dans l’effacement des cultures locales ou des résistances indigènes. Cette représentation évite de faire le lien entre les valeurs libertaires de la contre-culture occidentale et la réalité des inégalités et de l’oppression perpétrées par les mêmes nations qui en étaient les porteuses.
Le contraste devient d’autant plus frappant lorsqu’on considère que les populations autochtones, qui ont souffert de politiques d’expropriation et de marginalisation sous la dictature, sont pratiquement absentes du film. Malgré une mention rapide du rôle du personnage principal comme avocat les « défendant », aucun effort narratif n’est fait pour leur donner une voix ou pour exposer l’étendue de l’injustice qu’elles ont subie. Ainsi, le film semble inconsciemment ériger l’imaginaire culturel occidental en modèle, tout en laissant de côté les impacts réels et souvent violents de cet impérialisme sur la société brésilienne.
Ce traitement contribue à un déséquilibre idéologique : alors que le film évoque la résistance et les luttes pour la justice, il le fait à travers un prisme qui valorise des icônes et des idéaux étrangers, tout en ignorant les dynamiques internes de domination et d’effacement culturel. En cela, la mise en avant de Vera et de ses inspirations artistiques, sans une critique ou une contextualisation plus nuancée, devient une forme implicite d’éloge de l’impérialisme occidental.
Enfin… le racisme systémique, qui a prospéré et s’est intensifié sous la dictature, ne trouve pas non plus de place significative dans le récit.
Ce silence sur des questions cruciales limite la capacité du film à établir un lien direct entre cette période historique et les luttes actuelles contre les inégalités et les dérives autoritaires #ElonNazi, qui continuent de marquer le Brésil et le reste du monde d’aujourd’hui.
Un regard bourgeois qui limite le propos
Le choix de centrer le récit sur une famille bourgeoise, bien que progressiste et marquée par la perte tragique de Rubens Paiva, limite la portée du film. La maison familiale, riche (blanche) et confortable, devient le théâtre d’un drame poignant mais déconnecté des réalités des classes populaires, qui furent les premières victimes de la dictature.
Le personnage de Maria « Zézé » José (Pri Helena), la domestique métisse issue d’une classe défavorisée, offre un contraste potentiellement riche avec la famille Paiva. Cependant, son point de vue est relégué au second plan. Adopter sa perspective aurait permis une exploration plus nuancée de l’impact de la répression sur les couches les plus vulnérables de la société brésilienne. Ce choix narratif aurait également évité l’écueil d’une histoire centrée sur une élite « éclairée », qui perpétue malgré elle une certaine forme de distance avec les réalités sociales plus larges.
Une « mise en scène »
Malgré son ambition de retracer une période historique troublée, Je suis toujours là se distingue par une réalisation académique et quelque peu standard. Walter Salles livre un travail propre et appliqué, mais qui manque de singularité pour transcender le cadre d’une œuvre illustrative. La mise en scène repose sur des conventions bien rodées : insertions de films super-8 pour un effet nostalgique, utilisation d’une bande sonore appuyée pour souligner les émotions, et juxtaposition finale des photos d’archives aux images du film. Si ces choix ne sont pas déshonorants, ils manquent toutefois d’audace pour proposer une vision réellement marquante.
L’esthétique soignée, bien que plaisante, tend à renforcer une impression de distance face au sujet traité. La description des méthodes de la dictature militaire, bien qu’efficace, n’apporte rien de réellement nouveau, elle nous rappelle les traitements plus incisifs de thématiques similaires dans des films comme ceux de Costa-Gavras. L’absence de suspense et le ton monocorde du récit alourdissent par moments le rythme, et le spectateur peut se surprendre à attendre un élément narratif ou visuel plus stimulant.
Mot de la fin
Walter Salles signe un film émouvant et impeccablement joué, mais qui échoue à livrer une véritable réflexion politique sur la dictature militaire brésilienne.
Bien qu’il excelle dans le portrait intime d’une femme confrontée à la tragédie et à la répression, Je suis toujours là reste timide dans sa critique du système oppressif qu’il prétend dénoncer.
Un film beau, mais frustrant.
Note : 3/5
Bien à toi, Amar.
