Si la spiritualité ne disparaît pas nécessairement avec les institutions religieuses, alors il faut se demander ce qui se transforme lorsqu’elle cesse d’être portée par elles.
Marcel Gauchet permet de penser ce déplacement à partir de l’idée d’une « sortie de la religion ». Mais cette sortie ne signifie pas simplement que les croyances disparaissent. Elle désigne plutôt une transformation du rapport entre les individus, les institutions et les formes de sens qui orientent leur existence. Le religieux peut perdre son évidence collective sans que toute recherche de sens s’éteigne avec lui.

La figure du « spirituel mais non religieux » exprime particulièrement bien cette tension. Elle ne désigne pas nécessairement une nouvelle forme de religion, mais une manière de chercher du sens sans se reconnaître dans les institutions qui l’ont historiquement organisé. Fragments de traditions, pratiques méditatives, expériences mystiques, récits personnels : ces éléments peuvent être assemblés, réinterprétés, parfois même contradictoires. Ils ne constituent pas forcément un système cohérent. Ils peuvent néanmoins former une manière singulière d’habiter le monde.
Danièle Hervieu-Léger permet ici de penser la recomposition des croyances, mais il faut éviter de réduire cette recomposition à une simple consommation de spiritualités. Le fait de choisir, d’assembler ou de réinterpréter des pratiques ne signifie pas nécessairement que l’on consomme du sens comme on consomme des objets. Cela peut aussi être une manière de chercher une forme de cohérence existentielle dans un monde où les grandes appartenances ne s’imposent plus de la même manière.


Les pratiques de méditation, de yoga ou de pleine conscience offrent un autre exemple de ce déplacement. Elles peuvent être pratiquées dans des cadres religieux, thérapeutiques, sportifs, commerciaux ou personnels. Elles ne renvoient donc pas toutes à la même conception de la spiritualité. Certaines cherchent une transformation intérieure, d’autres une meilleure régulation de soi, d’autres encore une manière de vivre plus attentivement. Leur intérêt philosophique ne réside pas dans le fait qu’elles seraient nécessairement spirituelles, mais dans la manière dont elles interrogent ce que signifie se transformer ou se dépasser à partir de l’expérience immanente, sans que ce dépassement implique une sortie du monde.
Il existe aussi des expériences qui ne se présentent pas comme spirituelles, mais qui peuvent prendre une portée existentielle : la contemplation d’un paysage, la rencontre avec une œuvre, l’écoute d’une musique, un moment de silence, une expérience de communion ou de perte de soi. Rien ne permet de dire que ces expériences sont spirituelles en elles-mêmes. Mais elles peuvent ouvrir une question : qu’est-ce qui fait qu’un moment ordinaire devient, pour quelqu’un, un moment qui compte autrement ?

La spiritualité ne serait donc pas nécessairement ce qui subsiste après la disparition de la religion. Elle pourrait être une manière de chercher, de vivre ou de donner forme à une expérience de sens dans un monde où les anciennes formes de sens ne s’imposent plus comme des évidences communes.
C’est cette recomposition qui m’intéresse : non pas le retour d’un sacré ancien, mais la possibilité que des expériences profanes deviennent, pour certains, des lieux de transformation, de profondeur ou de dépassement, sans qu’un au-delà soit nécessairement invoqué.
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