La question « peut-on penser le spirituel sans transcendance ? » semble d’abord contenir une contradiction. Si la spiritualité suppose une relation à ce qui nous dépasse, comment pourrait-elle se déployer dans un monde où rien ne renvoie plus nécessairement à un au-delà ? Et si elle ne suppose plus cet au-delà, que reste-t-il de ce que nous appelons spiritualité ?
Dans les traditions religieuses, le spirituel est souvent lié à une distinction entre le sacré et le profane, entre ce qui relève d’un ordre autre et ce qui appartient à la vie ordinaire. Mais cette distinction ne suffit pas à épuiser la question. Elle permet de comprendre une certaine manière de penser le spirituel ; elle ne détermine pas nécessairement toutes les formes qu’il peut prendre.

Cette distinction permet toutefois de préciser le problème. Chez Eliade comme chez Durkheim, le sacré ne désigne pas seulement ce qui relève des dieux : il renvoie aussi à un régime de séparation, à ce qui est soustrait aux usages ordinaires et entouré d’interdits. Le profane, à l’inverse, constitue la trame continue de la vie quotidienne. Si le spirituel ne repose plus nécessairement sur cette séparation, il faut alors se demander ce qui peut encore lui donner sa portée.
Il faut donc déplacer le problème. Peut-être que la spiritualité ne désigne pas d’abord une relation à un monde supérieur, mais une manière de faire l’expérience d’un dépassement. Non pas nécessairement le passage vers un ailleurs, mais le fait qu’une existence puisse être déplacée au-delà de ce qu’elle était, qu’elle puisse rencontrer une intensité, une altérité ou une possibilité qu’elle ne contenait pas encore.
Dans cette perspective, l’immanence ne signifie pas que tout serait fermé sur soi. Elle désigne plutôt un monde dans lequel ce qui nous dépasse ne vient pas nécessairement d’un autre ordre de réalité. Une expérience peut nous excéder sans nous faire sortir du monde. Elle peut modifier notre manière de percevoir, de sentir, d’agir, de nous rapporter aux autres, sans pour autant être rapportée à une vérité théologique.


C’est ici que la pensée de Spinoza devient intéressante. Si l’on comprend la puissance non comme une force de domination, mais comme une capacité à être affecté et à affecter, alors une expérience spirituelle peut être pensée comme une modification de notre puissance d’exister. Quelque chose nous atteint, nous transforme, nous rend capables d’autres rapports au monde.
Deleuze permet de prolonger cette intuition en pensant l’immanence comme un champ de forces, de devenirs et de passages. Le spirituel ne serait alors plus ce qui nous élève vers un autre monde, mais ce qui nous fait devenir autrement dans celui-ci. Il ne viserait pas le ciel ; il chercherait à intensifier les possibilités de la terre.

Mais cette proposition ouvre une difficulté essentielle. Si toute transformation, toute intensité, toute expérience qui nous dépasse devient spirituelle, alors le concept risque de ne plus rien distinguer. Il faut donc pouvoir dire ce qui fait qu’une expérience ne se contente pas d’être forte, mais acquiert une portée spirituelle.
C’est cette difficulté qui m’intéresse : comment penser une forme de dépassement qui ne repose ni sur un au-delà, ni sur une vérité révélée, mais sur une transformation de notre manière d’habiter le monde ?
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