cyberlettre n°20250615 – Les Oubliés Volontaires.

Les Oubliés Volontaires.
18 octobre 2023, Paris.

[…]

Ils parlaient d’immortalité. Nos cerveaux dissous dans le nuage, une mémoire exhaustive, figée seconde après seconde. Chaque rire, compressé. Nos vies, transformées en archives accessibles à jamais. La mémoire totale, vendue comme une conquête.

Et pourtant…

Je les observe, les oubliés volontaires. Ceux qui effacent leurs traces au fur et à mesure, qui choisissent de laisser les mots s’éteindre, les images se pixeliser. Ils marchent dans la ville avec des yeux libres, sans peur de l’archive. Rien dans leurs gestes ne cherche à être conservé, ni calculé pour l’algorithme. Ils parlent pour le présent, puis s’effacent avec lui.

 

Moi, je traîne encore mes fantômes numériques. Des visages figés sur des serveurs, de vieux messages que je relis sans savoir pourquoi. Parfois, je me demande : est-ce que je me souviens, ou est-ce que la machine se souvient de moi ? Est-ce que je pleure encore celle que j’ai aimée, ou seulement la vidéo qui boucle son dernier sourire ?

L’oubli était une grâce. Une manière d’éroder son histoire, de se réécrire. Aujourd’hui, nous sommes des palimpsestes saturés, des êtres condamnés à tout porter. Nos identités ne sont plus des fleuves, mais des disques durs.

Il y a ce bar, près du pont Neuf, où aucun téléphone ne capte. Les gens s’y parlent sans preuve. Les histoires s’y racontent une fois, puis s’évaporent. Personne ne tweet, ne snap, ne story. La nuit dernière, un inconnu s’est confié à moi. Il parlait comme on allège un sac trop plein. Et moi, je n’ai rien retenu. Volontairement.

C’est dans cet acte minuscule que j’ai senti quelque chose de sacré : le droit de disparaître.